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À la fin de son dernier ouvrage Moïse et la religion monothéiste, Freud fait une distinction entre le renoncement aux pulsions qu’implique la religion et celui qu’exige le Surmoi. Le premier crée du déplaisir pour le Moi qui est contraint de suivre une injonction religieuse extérieure à lui-même. Le second renoncement concerne la dynamique pulsionnelle intrapsychique et « une nouvelle instance » repérée par Freud « Wir nennen diese neue Instanz das Über-Ich »[1], un Surmoi qui demande au Moi de renoncer à la satisfaction pulsionnelle.
Pour Freud, l’obéissance au Surmoi par le Moi, pour sa propre protection et comme héritier de ses « éducateurs » « parents », n’a pas le même effet économique que si le renoncement était demandé par un objet extérieur. Le Moi trouve plaisir à renoncer à la pulsion par obéissance à une instance qui le concerne aussi : « le Moi se sent élevé, il s’enorgueillit de renoncer à la pulsion comme d’une réalisation qui a de la valeur. »[2] Un sentiment heureux apparaît au Moi qui ressent comme récompense le fait de mériter d’être aimé par son Surmoi, qui pour Freud, est le successeur de l’éducation parentale. « Ce sentiment heureux »[3](« dies gute Gefühl »[4]) peut apparaître comme narcissique et fondateur quand « l’autorité fut devenue elle-même une partie du moi ».[5]
Dans une brève récente nommée « La Loi », Fernando de Amorim distingue également la loi divine d’une Ⱥutre, celle psychanalytique
"La loi divine comme la loi du législateur s’imposent au Moi et ce dernier doit obéir. Dans le cas contraire, il devra en subir les conséquences, sous forme de répression, de punition. (…) Il me semble important de mettre en évidence une autre loi : la loi que subit l’être en psychanalyse. Cette loi se présente à l’être comme la conséquence de son acte."[6]
Il formule également le travail du clinicien « d’avoir le courage de faire respecter – si le Moi, par amour de transfert, et l’être, par désir de savoir, sont d’accord – la loi psychanalytique, celle de la castration, celle que protège l’être de l’aliénation du Moi. »[7]
La Loi de la castration symbolique est-elle celle formulée par Freud dans Moïse et le monothéisme ? De quelle loi s’agit-il ?
Un patient appelle ce lundi car il souhaite prendre rendez-vous, il était psychanalysant il y a deux ans puis a abandonné en ne donnant plus de nouvelles. Aujourd’hui, il est assis sur le fauteuil et fait l’état de ce que lui aura coûté l’abandon de sa psychanalyse : le déclenchement d’une maladie organique, un divorce et la perte de son travail. Avant l’abandon, un retour du refoulé avait pointé le bout de son nez et les organisations intramoïques allant avec, la clinicienne lui avait alors indiqué que ce n’était pas du tout le moment d’abandonner. Au contraire, il s’agissait de maintenir les séances afin d’éponger la haine déferlante qui émergeait : haine apparue et profitable pour l’être car il peut apprendre sur lui-même, détestable pour le Moi qui veut continuer de garder cette haine pour s’y noyer.
Le patient est revenu, donc, deux ans après son abandon et fait l’état de ce qui lui aura coûté ce qu’il avait voulu « éviter ». Qu’a-t-il voulu « éviter » ? D’abord, dit-il, l’étonnement de ce qu’il découvrait au fil des associations libres, souvenirs traumatiques enrôbés de fantasmes, ces découvertes entrainaient de bien trop important changement pour son Moi qui refusait alors d’apprendre sur lui-même. « Tout ce que j’ai dit sur le divan a continué après mon abandon mais dans mon corps, dans ma maladie. Je préfère vivre avec la contrainte plutôt que d’affronter la loi. ». Éviter la loi n’est pas sans conséquence, le Moi se faisant maître, il avait décidé d’éviter la castration et la libido continuait de couler, par la bucca cette fois[8] et le déclenchement d’une maladie organique. Nazyk Faugeras rappelle la condition des êtres endormis[9] dans sa brève : le Moi prend toute la place et « revendique sa liberté « ni Dieu ni maître ! », il vit la loi de la castration symbolique comme un asservissement, une dépossession. »
De retour en séances, le patient doit-il désormais se soumettre ou obéir à la loi psychanalytique ?
Le docteur de Amorim rappelle deux temps « Il faut d’abord subir la Loi symbolique et obéir à la loi psychanalytique. Si nous parlons, c’est que nous avons accepté de subir la Loi symbolique, la loi du signifiant. »[10] Il conceptualise cette loi psychanalytique :
"frontière aquatique qui signale par où l’être peut naviguer et lorsque ce dernier navigue hors des eaux propres à la structure de son Moi. Quand il navigue hors du courant propre à cette structure, il en paye le prix avec du papier nommé euro et non avec sa livre de chair, en assumant les conséquences de sa connerie qui consiste à laisser son Moi le mener par le bout du nez – car les organisations intramoïques mènent déjà par le bout du nez le Moi d’autrui œdipien lorsqu’il confond la domestication, propre aux instincts animaux, avec l’éducation des pulsions propres à l’être humain."[11]
Ici, et à partir de la clinique, il est question de temps en psychanalyse : il y a un moment où, mer d’Œdipe traversée, l’être se dévoile, construit sa responsabilité de ce qui l’agite pour s’abriter sous la loi psychanalytique. Avant cette traversée, c’est le Moi qui décide, angoisse, sans qu’il puisse se reconnaître dans ses tremblements. À ce moment-là, maîtresse est la culpabilité qui sonne avec responsabilité. Dans le sillage de cette confusion, l’être reste caché et ne se sent pas concerné par sa condition.
Cette loi psychanalytique est liée à un mouvement dynamique au sein de l’appareil psychique : lorsque l’être se laisse mener par le Moi – par ignorance d’un savoir sur son Œdipe – il donne dans le même mouvement du grain à moudre à ce qui l’agite, ses organisation intramoïques et la libido se déversant, contre soi-même ou contre autrui. Dans cette dynamique, le Moi est sourd et muet. Il se sent dépassé, tremblant d’un inconnu qui git en lui-même, un x qui s’érige en lui, ce x qu’il ignore mais qui le saisit : son rapport au manque et à l’objet a.
Une psychanalysante fait état des effets favorables de sa cure : relations au travail, aux amitiés et à l’amour qui changent, se modifient, au gré des découvertes faites sur le divan. Elle s’interroge toutefois : comment se fait-il qu’elle puisse faire ce constat et toujours ne pas vouloir régler son absence lorsqu’elle manque volontairement une séance ? « Je me rends compte que ce que je dis ici concerne toute mon existence et pas seulement quand je suis présente ici. » Elle choisit alors de régler son absence « avec du papier nommé euro et non avec sa livre de chair »[12].
Est-ce que cela signifie que le divan est la voie royale vers le bonheur ? L’obéissance au Surmoi et ce sentiment heureux qui émergerait à la suite comme « récompense » selon Freud ont-ils à voir avec cette loi psychanalytique ? Le « sentiment heureux » comme est traduit la formule freudienne « dies gute Gefühl »[13]désigne, selon le CNRTL, « qui jouit du bonheur, qui possède ce qui peut le rendre content. »[14] La loi psychanalytique donnerait-elle le bonheur à posséder à celui qui s’y soumet ? Bonheur, toujours selon le CNRTL, désigne un
"état essentiellement moral atteint généralement par l’homme lorsqu’il a obtenu tout ce qui lui paraît bon et qu’il a pu satisfaire pleinement ses désirs, accomplir totalement ses diverses aspirations, trouver l’équilibre dans l’épanouissement harmonieux de sa personnalité."[15]
Trouver l’équilibre, satisfaire pleinement ses désirs par « récompense » comme le désigne Freud n’est pas la loi de la castration symbolique mais ce que les psychanalysants découvrent sur le divan comme les notes d’un fantasme de complétude. Pour Amorim, ni bonheur ni pleinitude mais « construction du plaisir d’être en vie »[16]. Ainsi, chez Freud il y a une théorisation d’un bon sentiment octroyé par un Surmoi qui fait sa loi auprès du Moi par transmission, le Moi en est récompensé car il a renoncé à une pulsion. Chez Amorim il y a une loi psychanalytique qui est acceptée, ou non, par l’être et qui concerne une transformation de la pulsion en libido puis, de la libido en désir. Cette loi s’articule à la Loi symbolique : celle de nourrir la Durcharbeitung en renonçant à la jouissance par la voie du manque ou une invitation à l’être de ne plus jouer à cache-cache.
Le 5 janvier 2026,
Sabrina Berdedouch.
[1] Freud, S. Gesammelte Werke, in http://staferla.free.fr/Freud/FREUD%20Gesammelte%20Werke.pdf, consulté le 18 janvier 2026, p. 1525.
[2] Freud, S. (1939). L’homme Moïse et la religion monothéiste : trois essais. (Folio / Essais édition). Gallimard, p.216.
[3] Freud, S. (1939). L’homme Moïse et la religion monothéiste : trois essais. (Folio / Essais édition). Gallimard, p.216.
[4] Freud, S. Gesammelte Werke, in http://staferla.free.fr/Freud/FREUD%20Gesammelte%20Werke.pdf, consulté le 18 janvier 2026, p. 1525.
[5] Freud, S. (1939). L’homme Moïse et la religion monothéiste : trois essais.(Folio / Essais édition). Gallimard, p.217.
[6] Amorim, F (de). (2026). La Loi, https://www.fernandodeamorim.com/la-loi/, consulté le 18 janvier 2026.
[7] Amorim, F (de). (2026). La Loi, https://www.fernandodeamorim.com/la-loi/, consulté le 18 janvier 2026.
[8] Amorim, F. (de) Évolution théorico-clinique de l’appareil psychique, schéma. La bucca désigne l’ouverture dans le schéma de Freud datant de 1932 et reprise par Amorim dans le schéma Freudo-lacanien de l’appareil psychique.
[9] Faugeras, N. « tout mon être est endormi ! », https://www.nazykfaugeras.fr/details-tout+mon+etre+est+endormi-147
consulté le 28 janvier 2026.
[10] Retranscription d’un contrôle en date du 5 janvier 2026.
[11] Amorim, F (de). (2026). La Loi, https://www.fernandodeamorim.com/la-loi/, consulté le 18 janvier 2026.
[12] Amorim, F (de). (2026). La Loi, https://www.fernandodeamorim.com/la-loi/, consulté le 18 janvier 2026.
[13] Freud, S. Gesammelte Werke, in http://staferla.free.fr/Freud/FREUD%20Gesammelte%20Werke.pdf, consulté le 18 janvier 2026, p. 1525. Je remercie Nazyk Faugeras pour l’aide à la traduction.
[14] CNRTL, Heureux, https://www.cnrtl.fr/definition/academie8/heureux, consulté le 18 janvier 2026.
[15] CNRTL, Bonheur, https://www.cnrtl.fr/definition/bonheur, consulté le 18 janvier.
[16] Amorim, F (de). (2026). La Loi, https://www.fernandodeamorim.com/la-loi/, consulté le 18 janvier 2026.